Quand ma grand-mère a quitté ce monde, ce surnom a entièrement disparu. Je ne m’attendais pas à entendre aujourd’hui quelqu’un m’appeler de nouveau ainsi en enfer. Les images du passé remontent, comme si le temps faisait marche arrière, et un chagrin soudain envahit mon cœur.
La condamnée dit : « Xiao Yuzi ! Il est normal que vous ne vous souveniez pas de moi. Je fréquentais très peu votre grand-mère. Nous n’habitions pas loin, mais tout le monde devait passer devant chez moi. Quand vous étiez petite, vous aimiez toujours marcher en sautillant ; dès que vous passiez, je vous reconnaissais au bruit de vos pas. Souvent, quand vous passiez devant chez moi, j’étais occupée dans le salon et je voyais votre profil. À cette époque, mes deux filles me demandaient toujours : “Pourquoi Xiao Yuzi peut-elle jouer tous les jours, alors que nous devons sans cesse faire tant de ménage ?” Et moi, je les accablais d’injures : “C’est votre faute si vous êtes des créatures viles de naissance, vouées à une vie misérable, dans une famille pauvre qui vit dans une petite maison ! Vous êtes toutes deux de ces pestes qui mourront jeunes. Vous ne valez rien : vous êtes nées filles ! Si vous étiez des garçons, je vous laisserais sortir jouer tous les jours. Allez donc travailler, et vite ! Qu’y a-t-il à envier ? La famille de Xiao Yuzi n’a que quelques sous de plus. À quoi bon avoir une grande maison si personne n’y habite ? Elle a beau jouer chaque jour, qu’a-t-elle donc d’extraordinaire ? Comme vous, elle n’est qu’une peste qui mourra jeune ; cela ne la changera pas en garçon.”
Votre grand-mère était connue chez nous pour son honnêteté et sa simplicité. Elle aimait aider les autres. Tout ce qu’elle possédait, elle le prêtait volontiers à tout le monde ; peu importait même qu’on le lui rende ou non. Mais, après l’arrivée successive de ses belles-filles, elle a dû prêter ses affaires en cachette d’elles, sinon elles l’insultaient. Elle a subi toutes sortes de mauvais traitements de leur part. À l’époque, je me disais toujours que c’était justement parce qu’elle était si honnête et simple que les belles-filles de sa famille la malmenaient depuis si longtemps ; je devais donc être plus féroce et ne laisser personne me maltraiter. Votre grand-mère disait que, depuis votre naissance, elle était beaucoup plus heureuse. Elle racontait aussi souvent à tout le monde combien vous aviez un caractère fort, un vrai caractère de garçon. Tout à l’heure, c’est en voyant votre profil que j’ai soudain senti que vous étiez Xiao Yuzi. Vous souvenez-vous de cette belle-fille qui, il y a vingt ans, avait sectionné d’une morsure un doigt de sa belle-mère, dans votre ville natale ? »
Ayu : « Ah ! Je me souviens ! C’était donc vous, madame ! Cette histoire avait fait tant de bruit que j’en avais entendu parler, sans savoir de qui il s’agissait. À l’époque, j’étais encore petite et je ne comprenais pas les affaires des adultes. Ma grand-mère disait que vous et votre belle-mère ne vous entendiez pas. Il me semble que votre belle-mère espérait avoir un petit-fils, mais vous aviez justement mis au monde deux filles l’une après l’autre. J’avais aussi entendu dire que vous vous disputiez souvent, toutes les deux. Mais vous n’êtes pas si âgée, madame : comment êtes-vous arrivée si vite en enfer ? »
La condamnée dit en pleurant de chagrin : « De mon vivant, j’avais un caractère extrêmement mauvais et j’insultais les gens chaque jour. J’insultais n’importe qui. Dès que quelque chose me déplaisait un tant soit peu, je criais ma colère avec des mots acerbes et blessants. Même quand le mauvais temps contrariait ce que je voulais faire, j’injuriais ce sale ciel maudit : “Il tombe cette pluie de malheur, c’est à en mourir d’énervement !” Quant à ma belle-mère et à mes filles, je les insultais tous les jours. Lorsque vous viviez encore dans votre ville natale, je venais de me marier et ma belle-mère était encore jeune ; je lui avais pourtant déjà sectionné un doigt en la mordant. Ensuite, ne pouvant plus avoir d’enfants, je suis devenue encore plus irritable et colérique. Ma belle-mère ne faisait évidemment pas le poids face à moi. Chaque jour, je la traitais de vieille qui ne voulait pas mourir. Quand elle voulait sortir, je lui lançais : “Vieille prostituée, vieille sorcière ! Tu sors chercher des hommes ! Si tu meurs dehors, je ne viendrai pas ramasser ton cadavre !” Ma belle-mère, furieuse, me répondait toujours par quelques injures avant de sortir. Elle perdait chaque fois contre moi, et je gagnais à coup sûr. Parfois, je la frappais jusqu’à lui ouvrir la tête et la faire saigner. Lui avoir coupé un doigt d’une morsure juste après mon mariage était une manière de lui montrer d’emblée à qui elle avait affaire.
Je suis morte chez moi d’une hépatite. Tête-de-Bœuf et Face-de-Cheval m’ont traînée en enfer. Le roi Yan, pris d’une grande colère, a dit que, de mon vivant, j’avais blessé les autres par mes paroles malveillantes, battu et insulté ma belle-mère, et injurié le ciel et la terre. J’avais ainsi manqué à la piété filiale, à la droiture, à l’intégrité, au sens de la honte, à la bienséance et au respect. Il m’a condamnée à quatre cents ans de supplices dans l’enfer des Serpents venimeux et des Intestins cloués. J’ai l’impression qu’un temps très, très long s’est déjà écoulé ici. Les souffrances y sont vraiment extrêmes et sans pareilles ! De mon vivant, j’avais toujours cru qu’il suffisait de crier plus fort et d’être plus féroce pour dominer ceux qui m’entouraient. Je comprends enfin que j’avais tort. Bouhou, bouhou, bouhou… Quelle souffrance insupportable !
Xiao Yuzi ! Comment êtes-vous donc arrivée en enfer ? Je vous en supplie, faites-moi sortir d’ici ! »
À cet instant, le yakṣa crie avec férocité : « Assez de bavardages inutiles ! Retourne immédiatement subir ton supplice. Ayu est occupée à visiter les enfers pour écrire un livre et guider les gens vers le salut. Elle n’a pas le temps d’écouter tes inepties. Déguerpis donc ! » Aussitôt, le yakṣa porte un coup avec sa fourche.
Mon cœur se serre. Voyant mon air affligé, le magistrat arrête le yakṣa et lui demande de laisser la condamnée parler encore un moment, pour voir ce qu’elle souhaite encore dire.
Le corps tremblant, la condamnée dit en pleurant de douleur : « Xiao Yuzi ! Pourriez-vous m’emmener avec vous écrire ce livre ? Chez nous, tout le monde sait que, depuis votre enfance, l’influence et l’éducation de votre grand-mère paternelle vous ont donné le goût d’aider les autres. Je suis certaine que vous me sauverez, Xiao Yuzi ; vous ne laisserez sûrement pas quelqu’un mourir sans lui porter secours. Même si nous nous fréquentions peu, nous avons tout de même été voisines. Emmenez-moi écrire avec vous pour exhorter les gens à ne pas proférer de paroles malveillantes. Je témoignerai pour vous de la manière dont mes diverses paroles malveillantes m’ont fait tomber en enfer et y souffrir. Je vous aiderai à exhorter chacun à ne pas en proférer. Je vous en supplie, faites-moi sortir d’ici ! »