La résidence de Chenghuang, brune et empreinte d’un charme ancien, se présente à nos yeux. Ses gardiens ne sont pas des yakṣas, mais deux guerriers vêtus à l’ancienne et tenant des armes. À la vue du magistrat, ils sourient et le saluent respectueusement pour l’accueillir.
Ils s’inclinent devant le magistrat en disant : « Le dieu de la Porte gauche vous présente ses respects, monsieur le magistrat ! Le dieu de la Porte droite vous présente ses respects, monsieur le magistrat ! »
Le dieu de la Porte gauche dit : « Le seigneur Chenghuang nous a prévenus que vous viendriez, monsieur le magistrat, accompagner une vivante, Shangguan Yuhua, l’auteure des Lois inflexibles de l’au-delà, portant sur elle une plaque d’autorisation de l’au-delà, pour rendre visite au seigneur Chenghuang. Je suppose que la personne à vos côtés est cette vivante, Shangguan Yuhua ! » Les deux dieux des Portes jettent en même temps un regard à la plaque d’autorisation suspendue sur moi. 20
Le magistrat dit : « Pas de cérémonie ! Voici bien Shangguan Yuhua, Ayu, la pratiquante laïque auteure des Lois inflexibles de l’au-delà. Je prie le dieu de la Porte gauche de nous conduire auprès du seigneur Chenghuang. »
Les deux dieux des Portes n’ont pas un air très féroce ; ils sont plutôt de forte carrure, comme de grands guerriers de l’Antiquité. Cette résidence de Chenghuang est très vaste ; c’est encore une demeure du rang d’un fonctionnaire de l’au-delà. Aux alentours, plusieurs membres du personnel vêtus comme des Tudigong vont et viennent. À la vue du magistrat, tous sourient et le saluent respectueusement.
Je vois alors droit devant moi deux grands portiques, l’un à gauche, l’autre à droite. Sur celui de gauche est écrit : « La vertu cachée apporte des bénédictions durables » ; sur celui de droite : « La vertu visible apporte des bénédictions éphémères ». Au centre du bâtiment qui se trouve devant nous figurent les trois grands caractères « 福德宫 », « Palais des Bénédictions et du Mérite ». 46
Le dieu de la Porte gauche dit : « Entrez, je vous prie, monsieur le magistrat et Ayu, pratiquante laïque. Le seigneur Chenghuang travaille dans la grande salle. »
Chenghuang a l’apparence d’un vieil homme bienveillant d’autrefois et porte d’épais vêtements à l’ancienne. Il sourit en nous voyant.
« Moi, humble femme du peuple, Shangguan Yuhua, je vous présente mes respects, Chenghuang ! En vous rendant visite aujourd’hui, je voudrais vous demander quelles causes et conditions ont amené le souverain de l’au-delà, le roi Yan, son commandant suprême, à occuper la plus haute fonction de l’au-delà.
Depuis toute petite, je sais qu’il existe un roi Yan qui traite les affaires avec équité. Dans cette vie, c’est ma grand-mère paternelle qui m’en a parlé la première. Je me souviens que, dans mon enfance, je voyais souvent ses belles-filles la maltraiter, la frapper et l’insulter. Chaque fois, elle endurait tout sans protester et ne se plaignait jamais à mon père ni aux frères cadets de mon père. Elle croyait fermement à l’existence, dans le monde des morts, d’un roi Yan redoutable. Elle m’enseignait aussi souvent que, dans nos relations avec les autres, tout doit reposer sur la patience. L’une de ses leçons me revient fréquemment à l’esprit : “Petite sotte, souviens-toi de ceci : ne crains pas d’être lésée, accusée à tort ou mal comprise. Le Ciel voit ce que nous faisons. Chacun mourra un jour, et le roi Yan, dans le monde des morts, réglera naturellement tout avec équité. Tant que nos actes ne font pas de tort aux autres, pourquoi nous soucier d’être lésées, accusées à tort ou mal comprises ? Dans une famille, il faut toujours que quelqu’un supporte et apaise les diverses tensions. Certes, les épouses des frères cadets de ton père vont trop loin dans leurs actes et leurs paroles. Mais je suis leur aînée : si je peux préserver l’harmonie de la famille en le supportant seule, cela me suffit. Toi, petite sotte, surtout, n’imite jamais leur mauvaise conduite, leurs coups et leurs insultes. Sinon, quand tu seras grande et que tu entreras dans la famille de ton mari, on te détestera et on te rejettera. Une femme doit absolument savoir endurer. Ne faisons jamais de mal aux autres ; mieux vaut qu’ils nous fassent du tort, pourvu que nous ne leur en fassions pas. Quand les autres nous font du tort, ne nous attardons pas sur ces petites choses. Ne les gardons pas dans notre cœur, oublions-les : le Ciel et le roi Yan le sauront.”